PUENTE LA REINA et ............cassé

 

Eglise de Puenté la Reina 

 

 

 

 

 

Sur le chemin d'Estella (ancienne voie romaine) après Cirauqui, tout près du lieu de mon accident

 

 

Je pars vers 08 heures pour rejoindre Estella distant d'une vingtaine de kilomètres. Le temps est un peu couvert mais sec. Le chemin est bordé de jonquilles, c'est magnifique. Ce prémice de printemps m'incite à fredonner en marchant. Le paysage devient vallonné et des tulipes succèdent aux petites fleurs jaunes. Un village apparaît au loin sur une colline. Je m'arrête pour manger un sandwich et profiter du paysage. Des pèlerins me dépassent "ola pérégrino" (salut pèlerin) "buen camino" (bon chemin). Combien de fois ai-je déjà dit ces petites phrases qui montre notre appatenance au petit monde du camino..... Je reprends doucement mon périple, je prends mon temps. Mes pas s'enchainent, tranquillement, mon esprit flâne parmi les tulipes et je ne pense plus aux multiples soucis quotidiens qui étaient, pour moi, les choses les plus importantes il n'y a seulement quelques jours.

A Cirauqui, les flèches jaunes me font traverser les petites rues pavées de ce très beau village. J'en profite pour m'arrêter dans une boulangerie.....petit rendez-vous de pèlerins qui en profitent pour se ravitailler. A la sortie du village j'emprunte une ancienne voie romaine dont les travaux de la future autoroute contrastent avec ce passé à fleur de chemin. Le balisage me conduit sur un petit sentier dont quelques pavés de l'antique route affleurent par endroit et nous rappellent que ce chemin est millénaire. D'autres pèlerins préfèrent emprunter le nouveau passage qui longe le camino. Bien droit, bien plat, beaucoup plus large, il est bien plus agréable à utiliser mais je préfère l'ancienne voie; je préfère ressentir les émotions de tous ceux qui m'ont précédé depuis des centaines d'années......c'est très subjectif car le chemin a dû être modifié à plusieurs reprises depuis le moyen-âge....ça ne fait rien; il doit bien subsister certains passages, notamment cette ancienne voie.....

Quelques centaines de mètres plus loin, deux petits passages boueux comme des dizaines depuis mon départ, le chemin est plat et ne présente aucune difficulté. Depuis 200 mètres, le large passage et le petit chemin ne font plus qu'un et le couple qui est devant moi franchit aisément ces deux passages boueux. En effet, il n'y a qu'environ 5 cms de boue et je passe le premier passage sans aucune difficulté en marchant normalement, à peine de quoi salir mes chaussures de rando. J'attaque le deuxième passage sans aucune appréhension, c'est vraiment plat et pas plus de boue, pas de trou, pas d'ornière ni d'endroit piégeux. Arrivé presque à la fin du passage, je ne comprend pas ce qui se passe, mon pied gauche glisse, le droit se dérobe et je tombe dans la boue. Dans ma chute, j'entends un grand CLAC sonore, suivi d'une douleur intense au niveau de la cheville droite......J'ai MAL......j'ai compris, en un instant je réalise que mon chemin, que mon rêve, s'arrête ici, dans cette boue de Navarre.

"C'est trop bête", je répète cette petite phrase sans cesse. Des pèlerins ont fait demi-tour, d'autres arrivent et m'entourent. Je suis couvert de boue. Quelqu'un m'enlève ma guêtre et délace ma chaussure. Il y a de plus en plus de monde autour de moi. Une pèlerine espagnole téléphone au SAMU local pour me faire évacuer. C'est dur, j'ai mal et je ne comprends pas ce qu'on me dit; difficile barrière du langage. Je fais le maximum pour me faire comprendre. Une femme s'assied à côté de moi et me caresse doucement le front, une autre place ses mains à deux centimètres de chaque côté de ma cheville douloureuse et je sens immédiatement une chaleur intense qui me soulage un peu. On m'annonce que le SAMU arrive. Une dame, qui doit se trouver derrière moi, me dit d'une voix douce que je dois réfléchir au sens que peut avoir cet arrêt forcé, que cela doit correspondre à quelque chose et que les circonstances font qu'il est peu probable qu'il s'agisse d'un hasard. J'essaie de me tourner pour voir cette femme, mais j'ai beau faire des efforts, impossible de l'aperçevoir. En désespoir de cause, je lui dis que la seule chose réelle, c'est que je n'ai pas eu de chance. C'est un moment très surréaliste qui reste gravé dans ma mémoire.... Au moment où j'écris ces lignes (trois semaines après l'accident), le cartésien que je suis en viens même à douter de sa réalité.....J'allais oublier l'épisode de cet homme disant être docteur (un pèlerin qui passait) et qui, sans toucher ma cheville, m'a assuré que rien n'était cassé....peut-être déboité tout au plus....Vu son diagnotic, je n'aimerai pas l'avoir comme médecin de famille.

Les infirmiers glissent un brancard sous mon dos et, avec l'aide de pèlerins, m'extirpent de la boue. Avant de rentrer dans l'ambulance, la trentaine de randonneurs qui m'entouraient me font des signes, m'envoient des baisers, mes yeux s'embuent......émotion mêlée de douleur....

Arrivée à l'hôpital d'Estella, douleurs, premiers soins, radios et toujours l'incompréhension. J'arrive tout de même à joindre la France pour déclencher l'assistance rapatriement et aviser ma famille et mes amis.

Au moment de rentrer dans ma chambre, je retrouve la pèlerine qui s'était assise à côté de moi dans la boue. Avant l'accident, je ne l'avais aperçue que quelques fois sur le sentier. Elle ne parle pas le Français, et moi pas l'espagnol, la conversation ne s'était donc limitée qu'à quelques paroles. Elle arrive à me faire comprendre que tous les pèlerins qui me connaissent sont de tout coeur avec moi, ils se sont cotisés et elle me tend une enveloppe contenant une petite céramique représentant une flèche jaune, une carte postale du pont romain situé à 200 mètres du lieu de ma chute et des tampons d'Estella. Ces trésors, je les garderai avec moi pendant les deux jours où je resterai à l'hôpital d'Estella, et ils m'apporteront un certain réconfort dans ma souffrance, loin des miens.

Beaucoup d'émotion, je ne suis parti que depuis trois jours de Roncevaux et les randonneurs que j'ai cotoyés durant cette courte période pensent à moi dans mon malheur. Les contacts sur le chemin sont vraiment plus forts qu'ailleurs. La pèlerine s'en va, rapidement, trop rapidement, les yeux remplis de larmes. Je ne connais ni son prénom, ni son adresse mais j'ai été très touché par cet élan spontanée de sympathie. Merci à tous ceux qui m'ont parlé, aidé et donné cette petite chaleur d'amitié qui m'a aidé à traverser la souffrance dans laquelle je me trouvais.

Rapatriement deux jours après en ambulance (1000 Kms....dur...dur) et opération le lendemain. Petite fracture simple du péroné mais malheureusement une double fracture de la malléole du tibia gauche (articulation de la cheville). Réduction des fractures et pose de deux vis. Une semaine après, pose d'une résine que je dois conserver six semaines. Dur...dur de ne pas avoir le droit de poser son pied sur le sol, il va falloir que je m'habitue. Le chirurgien m'annonce trois mois de rééducation à l'issue.....Sentiment d'injustice.....je n'ai pas encore réalisé ce qui m'arrive.....Un mauvais coup de la vie......mais ça ne fait que renforcer ma volonté de guérir et de retrouver le plaisir de la rando. Au moment où je transfère ces lignes sur le net, je suis immobilisé et je me déplace difficilement avec deux béquilles sans pouvoir prendre appui . Encore cinq semaines de résine suivi de trois mois de rééducation.............

Nous sommes début Septembre et je vois enfin le bout du tunnel. Après maintes douleurs et batailles pour regagner un peu de flexibilité, je remarche......le temps fera le reste......J'ai beaucoup réfléchi aux paroles de cette pèlerine qui m'avait aidé sur les lieux de mon accident, mais je n'ai toujours pas trouvé le sens que pouvait avoir ma mésaventure; à part peut-être témoigner; témoigner sur le sentiment d'injustice que l'on ressent dans ces cas là et sur les différents coups de blues que l'on a inévitablement lors d'une longue rééducation. Mais aussi humilité, car dans ces circonstances difficiles, dans la souffrance quotidienne et cette situation invalidante, on se rend compte que l'on a toujours besoin d'autrui et qu'il ne faut jamais baisser les bras.........je repartirai sur le camino.............ULTREIA

Quand je repense à mes trois jours de solitude dans la vallée de Célé, j'émet , maintenant, une réserve sur le fait de partir seul sur des chemins peu fréquentés. Dans cette vallée, j'ai toujours marché seul et je n'ai croisé en trois jours que deux couples qui cheminaient ensemble. Si mon accident était arrivé à ce moment là, que serait'il arrivé......les conséquences auraient été dramatiques. S'il fallait que je réempreinte le même chemin aujourd'hui, je préviendrai de mon itinéraire au jour le jour de manière à palier à l'impensable.....

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